Madagascar l'insurrection de 1947, des archives au service des mémoires. 

En 1947, Madagascar se soulève contre le système colonial français. À travers le documentaire Fahavalo, Madagascar 1947 de Marie-Clémence Andriamonta-Paes et les archives conservées par Cinémémoire, cet article propose de replonger dans le Madagascar colonial et de mettre en lumière cet événement. Des plantations de café aux chemins de fer, ces films donnent à voir des fragments du quotidien colonial et permettent de mieux comprendre le contexte dans lequel éclate l’insurrection. Des images précieuses qui, en complément des sources historiques parfois limitées, racontent la violence de cette période et en préservent la mémoire.

 

             Après l'annexion de Madagascar en 1896, l’île est progressivement réorganisée pour développer une économie tournée vers l’exportation. De nouvelles cultures sont introduites ou développées, notamment le café, la vanille et les clous de girofle. Dans l’est de l’île, les plantations de café prennent une place importante.

Madagascar(année 20)- Plantation et portait de colons et de malgaches - cinéaste:M. LB



Film 9,5 mm, noir et blanc, muet, 3 mn 22 s, années 1920 - séquence n°: 008-054

 

 

Le café Manakara - La culture du café à Madagascar - cinéaste: M. LB

Film 8mm, couleur, muet, 3 mn 16 s, années 1950 - séquence n°: 008-015

 

 

Les archives de Cinémémoire permettent d’apercevoir cette organisation. Les films tournés dans les années 1920 nous permettent de voir les profondes transformations du territoire. Pour produire et exporter, l’administration et les exploitants ont besoin d’une main-d’œuvre abondante et peu coûteuse. Le développement économique de la colonie repose alors en grande partie sur le travail de la population malgache. À l'instauration impôts nouveaux s'ajoutent différentes obligations de travail. Le gouvernement impose jusqu’à trente jours de travail par an, pour l’administration française aux hommes malgaches âgés de 16 à 60 ans. Cette obligation ne sera supprimée qu’en 1946.

Dès 1926, le Service de la main-d’œuvre des travaux publics d’intérêt général (SMOTIG) vient compléter ce dispositif en mobilisant des jeunes hommes pour les grands travaux publics, notamment la construction des routes et des chemins de fer. Présentées comme un projet de modernisation et de progrès, les infrastructures doivent développer le territoire et permettre son enrichissement. Leur construction renforce finalement les inégalités entre européens et malgaches.

 

 

CFM 10 - La ligne de chemin de fer FCE (Madagascar, année 50)- cinéaste: M. LB

Film 8mm, couleur, muet, 17 mn 27 s, années 1950 - séquence n°: 008-016

 

Dans ce contexte se développent les grands chantiers ferroviaires. Entre 1901 et 1936, environ 860 kilomètres de voies ferrées sont construits à Madagascar. Le réseau relie progressivement les Hautes Terres aux régions côtières et aux principaux ports, notamment Tamatave et Manakara, facilitant le transport des productions agricoles vers la côte. Le chemin de fer devient particulièrement important pour l’économie du café dans l’est de l’île. Il permet d’acheminer les récoltes vers Tamatave et Manakara, puis vers les marchés extérieurs. Quelques années plus tard, ces mêmes voies vont devenir des lieux stratégiques de l’insurrection.

À la veille de l’insurrection, Madagascar est donc un territoire profondément transformé par plusieurs décennies de colonisation. En 1946, la fin du travail obligatoire intervient alors que les revendications politiques se renforcent. Le retour des soldats malgaches mobilisés pendant la Seconde Guerre mondiale nourrit également de nouveaux espoirs : beaucoup ont combattu pour la France en pensant que leur engagement serait récompensé par une amélioration de leur statut, voire par l’accès à la citoyenneté. Ces attentes se heurtent cependant au maintien du système colonial.

L'insurrection de 1947

Dans la nuit du 29 au 30 mars 1947, l’insurrection éclate dans l’est de Madagascar. Les premières attaques ont lieu presque simultanément dans plusieurs régions, notamment à Manakara, Moramanga et Sahasinaka. Des postes militaires et administratifs sont attaqués, des plantations et des bâtiments sont incendiés. À Moramanga, près de 2 000 insurgés attaquent notamment le camp militaire et cherchent à s’emparer des armes. Le soulèvement s’étend rapidement dans l’est de l’île. Les insurgés sont principalement des paysans, souvent organisés autour de sociétés secrètes nationalistes. Ils sont désignés par les autorités coloniales sous le nom de “Fahavalo”, un terme malgache qui signifie « ennemis ». Beaucoup sont peu armés et utilisent des armes rudimentaires, notamment des sagaies, des fusils récupérés ou quelques armes artisanales. Ils attaquent les représentants de l’administration coloniale, les colons européens mais aussi des Malgaches considérés comme favorables au pouvoir français.

Le chemin de fer joue un rôle important dans les affrontements. Les voies et les installations ferroviaires sont régulièrement sabotées. Elles permettent de relier les principales villes de la région, mais deviennent aussi des axes stratégiques pour l’armée française. Les combats se concentrent notamment autour de Moramanga et de la région de Manakara.

 

 

Vie de famille coloniale ? Madagascar - Ponts métalliques- cinéaste: Mme Marie-hélène Audier-Maître 

Film 8mm, couleur, muet, 0 mn 39 s, années 1950 - séquence n°: 120-016

 

Face à l'ampleur du soulèvement, l'administration coloniale répond par une répression militaire massive. Des renforts sont envoyés depuis la France et d'autres territoires de l'empire. Les opérations s'intensifient au cours des mois suivants : arrestations, exécutions, incendies de villages et opérations de « pacification » touchent les populations accusées de soutenir l'insurrection. La carte ci-dessous permet de visualiser les principaux foyers de l’insurrection ainsi que l’avancée des troupes coloniales entre 1947 et 1949.

madagascar-carte-1947

Carte issue de l’article « La vérité sur la grande révolte de Madagascar », Jean Fremigacci, L’Histoire n°318, mars 2007.

La violence est profondément asymétrique. Les “Fahavalo” disposent de moyens militaires très limités face à une armée coloniale équipée et organisée. La répression ne se limite donc pas aux combattants. De nombreux civils sont également victimes des violences. La peur, les déplacements forcés et la destruction des villages désorganisent durablement les communautés concernées. Le bilan humain reste difficile à établir avec précision. Longtemps, le chiffre de 80 000 morts a été avancé, mais il est aujourd’hui fortement discuté par les historiens. Les estimations les plus récentes évoquent plusieurs dizaines de milliers de morts, en incluant les victimes des violences, de la faim et des maladies, contre moins de 2 000 soldats français.

L'insurrection est finalement écrasée après près de vingt mois de combats. Les derniers foyers de résistance disparaissent à la fin de l'année 1948. Mais la répression continue cependant sous une autre forme; Le MDRM, Mouvement démocratique de la rénovation malgache, pourtant opposé au déclenchement de l'insurrection, est dissous et ses principaux dirigeants sont arrêtés. En 1948, leur procès aboutit à de lourdes condamnations, dont plusieurs peines de mort.

Raconter l'insurrection

Pendant longtemps, l’histoire de 1947 est restée difficile à raconter. Le traumatisme de la répression, le silence des familles et le manque d’accès à certaines archives ont contribué à laisser des zones d’ombre. Les premiers travaux historiques ont souvent dû s’appuyer sur des témoignages et des archives privées, avant que les archives publiques françaises ne deviennent progressivement accessibles. Aujourd’hui encore, les sources restent dispersées. Les archives administratives et militaires permettent de comprendre le fonctionnement de la répression et le déroulement des opérations. Mais elles donnent principalement le point de vue de l’administration coloniale. Les témoignages oraux, les archives familiales, les photographies et les films permettent alors de faire apparaître d’autres expériences : celles des populations, des familles et des témoins.

C’est aussi ce qui rend les archives audiovisuelles particulièrement précieuses. Les images utilisées dans cet article proviennent du fonds (008) M. B, conservé par Cinémémoire. Fonctionnaire des Travaux publics affecté à Madagascar à partir de 1904, M. B a notamment travaillé au développement du réseau ferroviaire pendant près de trente ans. Avec sa caméra Pathé Baby, il filme les paysages, les villes, les plantations, les trains, mais aussi des scènes de la vie quotidienne. Ces films, transmis par son fils à Cinémémoire en 1997, constituent un témoignage précieux sur le Madagascar colonial.

C’est dans cette perspective que les archives de Cinémémoire ont été utilisées par la réalisatrice Marie-Clémence Andriamonta-Paes dans Fahavalo, Madagascar 1947. Des images tournées à Madagascar dans les années 1940 et 1950, notamment autour de la culture du café et de Manakara, ont été numérisées et intégrées au film. Elles sont mises en regard des témoignages des derniers témoins de l’insurrection. 

Cette transmission reste aujourd’hui un véritable enjeu de mémoire. Alors que les derniers témoins directs disparaissent, il devient essentiel de conserver leurs paroles et les images qui permettent de faire revivre les traces de cette histoire. Nous avons particulièrement apprécié le regard de Marie-Clémence Andriamonta-Paes, qui laisse toute leur place aux paroles, aux silences et aux souvenirs. Dans Fahavalo, Madagascar 1947, les témoignages et les images d’archives se répondent avec beaucoup de justesse et de sensibilité. Nous vous invitons à découvrir ce film qui rappelle combien il est important de rendre accessible ces mémoires.

sources :