Parmi nos collections, le fonds du cinéaste M. Allemand, déposé en 1997 et composé de cinq bobines 8mm, témoigne des préparatifs des expérimentations nucléaires en Polynésie (Ma'ohinui) ayant eu lieu entre 1966 et 1996 par l'Etat français.
Les vues des paysages permettent de réaliser l'ampleur de l'implantation militaire française en Polynésie, entre camps et baraquements militaires, antennes de communication, porte-avions et centres administratifs, le cinéaste se promène en collectionnant des images. Le regard se pose sur la façade du Commissariat à l'Energie Atomique (CEA), centre scientifique, et sur celle du Centre d'Expérimentation du Pacifique (CEP), créé en 1962, symbolisant l'alliance entre les blouses blanches et les uniformes kakis (Seq. 002-002). Composé d'une base sur l'atoll1 de Hao, d'une base arrière à Papeete et de deux zones de tir sur les atolls de Moruroa et Fangataufa le CEP supervise les expérimentations2. Les paysages insulaires -bancs de sable blanc, palmiers, étendues maritimes- sont entrecoupés d'antennes de contrôle, de bungalows militaires ou de bunkers bétonnés.
Dans l'un de ses films tourné en 1970, M. Allemand filme depuis le pont d'un navire un essai atmosphérique, c'est-à-dire une explosion à l'air libre, on y aperçoit un ballon jaune gonflé à l'hélium auquel est accrochée la bombe qui explosera dans les airs (Seq. 002-005). A bord du navire, l'équipage se met à couvert, et au loin on voit s'élever ce nuage jaunâtre en forme d'anneau. Ces tirs „sous ballon” sont présentés comme les „plus propres” par les autorités françaises, alors qu'en réalité ils sont également contaminants3. Entre 1966 et 1996, ce sont plus de 193 tirs nucléaires qui ont eu lieu en Polynésie. Au coeur de ce colonialisme nucléaire4; l'expérimentation des bombes „mégatonniques”, dont l'énergie est cent fois supérieure à celle des bombes d'Hiroshima et de Nagasaki5. Le danger s'écrit en lettres grasses, mais reste nié par les autorités6.
A côté des installations militaires, le cinéaste montre la biodiversité des atolls; il nous guide dans ses promenades, à la fois le long du littoral, mais aussi dans une végétation verdoyante, entre cascades, fougères et arbres feuillus (Seq. 002-002). Roses de porcelaine, hibiscus ou espèces d'arbres endémiques comme l'Aito et le banian du Pacifique; ces images rendent compte de la faune et de la flore locales. Cette représentation contraste avec les conséquences environnementales des expérimentations nucléaires. Les préparatifs des tirs, les retombées, les puits de déchets et les rejets de gaz radioactifs ont en effet durablement déstabilisé l'équilibre écologique des atolls de Moruroa et de Fangataufa7. Entre contamination des sols et des eaux, les récifs coralliens sont les premières victimes de l'écosystème à souffrir8. Entre beauté et fragilité, le cinéaste pose son regard sur un territoire contaminé aux aspects de paradis perdu.
Ces films en 8mm documentent une réalité, celle de l'emprise stratégique sur un territoire jusque-là oublié de l'Etat français. C'est dans cette période de course vers l'atome, dictée par la dite „doctrine nucélaire”, que les dirigeants français et le général de Gaulle font le choix des atolls pour les expérimentations nucléaires. Cette décision est motivée par l'indépendance de l'Algérie en 1962, qui précipite la fin des expérimentations dans le Saharah9, l'isolement géographique de l'atoll et la volonté d'affirmation française dans le Pacifique.
Ces images ont une valeur mémorielle indéniable, tant pour les victimes des essais nucléaires, pour les habitants des atolls et leurs descendants, que pour les habitants de l'Hexagone. Eloignés des films institutionnels, ils mettent en image une réalité silencieuse, souvent oubliée, celle d'un colonialisme nucléaire, contaminant le sol, le sang et les vies10. La question des réparations reste alors entière et la création tardive, en 2010, du Comité d'Indemnisation des Victimes des Essais Nucléaires (CIVEN), a du mal à convaincre11. Tandis que le nombre de personnes potentiellement concernées par les retombées est estimé à 400.000, la CIVEN a, quant à elle, reconnue 1026 victimes de maladies radio-induites, alors même que les cas de cancer ont augmenté de 5% par an entre 1995 et 2022 en Polynésie12.
La beauté des images et des paysages renforce ce contraste terrifiant avec la réalité engendré par les expérimentations nucléaires.
1Atoll: „Île constituée de récifs coralliens en forme d’anneau, entourant un lagon”. Dictionnaire de l'Académie française.
2Terrestres, „Enquête: Atolls irradiés, lutter et réparer après les essais nucléaires en Polynésie (Ma'ohi nui)” https://www.terrestres.org/tdb_templates/enquete-anthropocene-4/
4https://www.radiofrance.fr/franceculture/podcasts/lsd-la-serie-documentaire/mururoa-le-colonialisme-nucleaire-9689990
5Philippe Sébastien et Statius Tomas, Toxique, PUF, Paris, 2021, introduction.
6„La France a sous-estimée la contamination”, dans Mururoa Files, https://moruroa-files.org/fr/investigation/findings-of-investigation
7https://www.lemonde.fr/planete/article/2012/01/17/mururoa-le-cout-ecologique-des-essais-nucleaires_1630710_3244.html
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