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Images privées des colonies

Au château d'If, Claude Bossion exhume des archives familiales
des scènes d'avant les indépendances. Edifiant

Marseille
de notre correspondant régional
On peut embarquer au Vieux-Port de Marseille pour une visite aux colonies : leur mémoire filmée défile au château d'If dans le film de Claude Bossion, Mémoire d'outre-mer. C'est un montage de films d'amateurs tournés entre les années 20 et 60 dans toutes les colonies françaises. En fouinant dans les marchés aux puces, puis par annonces dans les journaux, Claude Bossion, fils de pied-noir, en a collecté soixante heures. Il a eu l'intelligence d'en faire un vrai film : le récit d'un imaginaire, et non le faux-semblant d'une reproduction du réel. Des phrases lues par des acteurs, tirées des souvenirs, puisées dans les archives ou dans les romans populaires entrent en écho avec les images.
Entre des documents sur la vie quotidienne de familles aisées – celles qui disposaient de caméras – et l'imaginaire colonial, le choc est explosif. Par exemple cette image d'une jeune femme toute de blanc vêtue, assise sur une haute chaise fixée des perches reposant sur les épaules de quatre hommes pied nus : la scène est à Madagascar en 1926. Comme le faisait remarquer une spectatrice, on avait peut-être vu ça dans les fictions à costume – ou dans Tintin -, on ne l'avait jamais, ou très rarement, filmé avec la tranquillité d'âme d'un homme blanc confiant à la pellicule le soin d'une mémoire intime. Toujours à Madagascar, une cuisinière indigène sourit en présentant le plat qu'elle a préparé pour ses maîtres avant de les servir : ils mangent dans un cadre qu'on pourrait croire métropolitain, le maître de maison en cravate et chemise, la famille paisiblement attablée.
Mais la force de ces mises en scène du quotidien par les caméras d'amateurs, c'est qu'elles révèlent comment le corps de l'autre est vu. corps souvent coupé : on ne voit pas la tête de l'indigène, ou ses jambes, puisque c'est le bébé blanc qu'il porte dans ses bras qu'on regarde. Corps éloignés : les gros plans pour la famille, les plans larges pour les serviteurs ou les ouvriers agricoles.

Corps décentrés : les deux Blancs qui ont participé à la chasse à l'éléphant dans la forêt s'asseyent sur la tête de l'animal, au centre de la scène – de l'écran -, les adires-chasseurs se regroupent autour de l'immense cadavre, au bord du cadre. Ceux-là prendront l'ivoire, ceux-ci la viande.


En suggérant, avec les chansons ou les textes décalés, l'imaginaire dans lequel ils évoluaient, Claude Bossion absout en quelque sorte coloniaux et colons.

 


Corps sauvage : la caméra s'attarde longuement sur le moment cruel du dépeçage de la bête, comme elle capte parfois, plein cadre, une danse nègre. Et surtout corps opposés : madame part à la chasse, Diane élégante, marchant devant la rivière sur un sentier dans les hautes herbes. Elle est escortée de quatre hommes noirs portant sagaies, deux devant, deux derrière, torses nus. Quelques instant plus tard elle revient de la chasse, en tête de la petite colonne : l'animal décapité est suspendu par les pattes à une longue perche portée par les guerriers. Madame semble avoir chassé par plaisir civilisé, sans rien déranger de son habillement, ses chasseurs semblent avoir touché terre et sang avant d'amputer le gibier. Mille fois ces oppositions apparaissent comme en Indochine où rament les Jaunes et films les blancs. Mais Claude Bossion a l'intelligence de ne pas accabler : en suggérant, avec les chansons ou les textes décalés, l'imaginaire dans lequel ils évoluaient, il absout en quelque coloniaux et colons. C'est leur regard instinctif, privé, qui apparaît à l'image et il est d'autant plus terrible que se sont des Français ordinaires qui évoluaient dans ce rêve-là.

 

En 1960, à Alger, on se croirait à Marseille à la même époque : les tubas et palmes arrivent sur les plages, on plonge la tête la première dans l'eau et les voitures sont les mêmes dans les mêmes avenues encombrées. dans un village alentour, la jeunesse se retrouve dans les rues tranquilles où les palmiers remplacent les platanes : on rit devant la caméra. Quant aux événements, "c'est comme si c'était du théâtre", dit un lettre. En creux, le film révèle alors cette vérité oubliée qu'une guerre laisse des oasis de paix d'autant plus larges qu'on a besoin de la gommer de son histoire intime. Et, si les passages du film concernant l'Algérie sont les plus difficiles à saisir du point de vue des historiens, il fait toucher des yeux cet élément majeur : la colonisation de peuplement en Algérie créerait forcément une guerre terrible. Les coloniaux peuvent remballer vite bagages et enfants, tandis que pour les colons c'est une vie et un monde qu'il faut réembarquer. Palmes et masques entrent dans une valise, mais que faire des souvenirs de dimanches heureux et partagés, et des terres qu'on a fait moissonner ? Abandonnées après l'exode des pieds-noirs de 1962, elles seront submergées en 1963 par un foisonnement extravagant de coquelicots.

Michel Samson

* Mémoire d'outre-mer. Château d'If. Marseille. Jusqu'au 2 novembre. Le film est produit par Circuit-Court , avec le soutien du conseil général des Bouches-du-Rhône, de la ville de Marseille, du ministère de la culture, de la délégation aux rapatriés, de la Caisse nationale des monuments historiques et sites et de Radio Gazelle.

affiche-memoire-outre-mer

22 octobre 1997. LE MONDE.
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